L’anorexie dans la danse classique



A l’adolescence, le corps change, c’est bien connu. D’un coup, on prend une dizaine de centimètres, et quelques kilos au passage. Pas facile d’accepter ces changements alors qu’autour de nous, tout nous invite à la minceur extrême… En France, on estime qu’environ 1,5% de la population féminine entre 15 et 33 ans souffre d’anorexie, c’est-à-dire environ 233 000 femmes. Même si aujourd’hui on en parle de plus en plus, il existe encore de nombreux domaines dans lesquels l’anorexie est omniprésente tout en étant cachée. Des milieux dans lesquels les jeunes filles sont soumises à des pressions importantes pour garder leur silhouette d’enfant.


C’est un fait avéré dans le mannequinat, par exemple. Plusieurs scandales ont éclaté au grand jour, des témoignages de mannequins effarants. Les mannequins pouvant être considérés comme une représentation de la beauté, cela posait un problème plus grave encore chez les jeunes qui voulaient devenir comme eux. Depuis mai 2017, on demande un certificat détaillé sur la santé générale des mannequins, basé essentiellement sur l’IMC (Indice de Masse Corporelle), et à faire renouveler tous les deux ans, ce qui permet ainsi de prévenir la maigreur extrême des modèles.


La loi mannequin a sans doute permis de détecter de nombreux cas d’anorexie. Le problème était connu de tous, cela faisait des années que l’on se doutait bien qu’une maigreur aussi extrême n’était pas naturelle, et que le nom de la maladie était associé à celui du corps de métier. Si désormais, l’anorexie n’est plus un secret dans le mannequinat, qu’en est-il dans celui de la danse classique où les scandales éclatent depuis plusieurs années?


En décembre 2011, la danseuse Mariafrancesca Garritano soulève pour la première fois un coin du rideau lors d’une interview. Elle déclare alors qu’une fille sur cinq serait anorexique et que la majorité d’entre elles n’auraient plus leurs règles. Elle décrit aussi l’ambiance lourde, avec la pression que font régner les professeurs voire les parents sur les jeunes élèves, les surnoms de « ravioli » ou de « mozzarella » dont la gratifiaient ses professeurs… Et parle de la chute aussi. L’étrange sensation, étrangement agréable, de s’être contentée d’« une pomme et d’un yaourt » pour la journée. A dix-sept ans, elle pesait 43kg pour 1m67. Le tableau qu’elle dépeint est sinistre. Résultat : le 19 janvier 2012 (un mois plus tard), Mariafrancesca est licenciée de la Scala de Milan. Impossible de retrouver du travail après ça. Il lui faudra attendre 2016 pour retrouver son poste.


En 2019, un autre scandale éclate, cette fois à l’école du Staatsoper Opera de Vienne. Le quotidien autrichien Falter révèle alors que de nombreux élèves subissaient des remarques humiliantes qui ont conduit certains élèves à l’anorexie et/ou à la boulimie. L’un des professeurs conseillait même aux élèves (âgés de dix à dix-huit ans) de fumer pour rester mince. L’enquête a nécessité 16 audiences et 24 auditions, qui ont révélé que les apprentis danseurs subissaient une vraie maltraitance physique et morale. Depuis, l’école a déclaré avoir mis en place des cours de nutrition et d’images corporelles et ont embauché des psychologues, mais les élèves et la commission d’enquête estime que ces dispositifs ont été mis en place pour mettre quelque chose en place, et pas vraiment motivés par le bien être des élèves.


Les insultes basées sur le physique des élèves sont tristement courantes en danse classique. Si à l’École de danse du ballet de l’Opéra, les élèves ont bien accès à des cours d’anatomie et de nutrition, ce n’est pas le cas dans toutes les écoles de danse. Certains estiment qu’environ 70% des apprentis danseurs ont subi des remarques de la part des professeurs sur leur physique. Lou, ancienne élève d’une école de danse parisienne, raconte ainsi avoir été mise au ban par sa professeure : « J’étais très petite, elle trouvait ça pas joli, et elle me trouvait trop grosse aussi. Et du coup elle me mettait derrière soi-disant parce que j’avais un physique pas joli à regarder quand je dansais ». On met sur les danseuses une pression monstre pour qu’elles perdent du poids, on les dévalorise, on les humilie : « Elle m’appelait petit boudin parfois », « Pour le spectacle, elle nous avait acheté des costumes en 10-12 ans (on en avait 14) et elle nous avait dit si vous ne rentrez pas dedans vous ne faites pas le spectacle ».


En danse classique, on est toujours confronté à son reflet dans la glace, toujours face à son corps. Impossible de fuir ses défauts, surtout quand un professeur les pointe. Si l’on vous dit que vous êtes gros alors que vous vous regardez dans la glace, vous allez le voir et le croire. Si en plus, c’est votre professeur, c’est-à-dire celui qui doit vous aider à atteindre votre rêve, comment ne pas se laisser influencer ?


Ces dernières années, la danse a tendance à devenir de plus en plus athlétique : on vise plus grand que dans les années 50, on tourne plus, on saute plus haut, on doit être plus souple. Mais alors que les ballets deviennent des prouesses athlétiques et artistiques, les critères de sélection basés sur le poids et la taille n’ont toujours pas changé dans les grandes écoles de danse européennes, de même que les méthodes d’enseignement. Rien n’a changé depuis le XVIe siècle, en effet. Mais est-ce vraiment une bonne chose ? Parce que la danse évolue, elle. Elle demande plus d’énergie, de nutriment. Les danseurs aussi. Comment danser le ventre vide ?


Source image : Wikipédia

Louise G.