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La France est-elle encore une grande puissance ?

De 1945 à nos jours…



Le Président de la République, Emmanuel Macron, déclare en 2014 que la France « reste une grande puissance ». Plus de cinq ans après, il est légitime de se demander si la France est encore une grande puissance à l’heure de la montée de certains pays émergeants. Une puissance est, selon Raphaël Chauvancy, « l'effet de la projection dans le temps d'une volonté raisonnée sur l'environnement humain, politique, économique, géographique et culturel ». Le hard-power est la capacité d’un État, à imposer sa volonté à un autre État, par la contrainte à l’aide de moyens militaires et économiques, y compris par l’usage de la force ou de sanctions. En 1990, Joseph Nye, théoricien en relations internationales américain, définit le soft-power comme la capacité d’un État à obtenir d’un autre État ce qu’il souhaite (ou s’imposer comme modèle à suivre) par des moyens coercitifs, notamment culturels, idéologiques ou diplomatiques. Par définition, celui-ci s’oppose au hard-power.


La conjugaison de ces deux leviers, le smart-power, permet d’imposer sa volonté et d’agir sur le monde en s’assurant une influence durable sur les autres États de manière économique, militaire, culturelle et diplomatique. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France est à reconstruire. Depuis 1945 elle a connu différentes phases, les Trente Glorieuses, la Guerre Froide, les différents chocs pétroliers, la création de l’Union Européenne… À travers avancées sociales, évolutions économiques et variations relatives de sa place sur la scène internationale, nous chercherons à savoir si la France est toujours une grande puissance dans un monde majoritairement tourné vers l’hyperpuissance américaine.



Après-guerre, prospérité et Trente Glorieuses

(1945-1973)


Reconstitution de l’état

Avec la constitution du Gouvernement Provisoire de la République Française, Charles de Gaulle est chargé de rebâtir le pays. La France accorde l’indépendance aux colonies

Françaises d’Afrique en gardant une emprise sur une partie du continent avec la création de la Communauté Française. La IVe République a vu se succéder des Présidents du Conseil comme Pierre Mendès-France avec une nouvelle approche des questions coloniales. À partir des années 1960, Charles de Gaulle a mis en place une politique de coopération bilatérale avec nos anciennes colonies indépendantes. Sur cette base a été établi un réseau d'influence complexe basé sur l'assistance financière, technique, culturelle et militaire. Cette politique a ensuite été étendue à d'autres pays du tiers monde d'Asie et d'Amérique latine qui ne faisaient pas partie de l'empire colonial français. La France est reléguée au rang de puissance intermédiaire après 1945 et a besoin de l'aide des États-Unis pour reconstruire son économie, c’est pourquoi elle passe sous sa protection. Elle rejoint l'Organisation Européenne de Coopération Économique créée en 1948, l’Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et accepte l'aide américaine dans le cadre du plan Marshall. Elle perd de l’influence sur la scène internationale avec sa défaite lors de la crise de Suez.


Le 4 octobre 1958 est instaurée la Ve République par référendum avec une large majorité. Le Général de Gaulle dote la France de l’arme de dissuasion nucléaire pour résister à la pression constante des deux blocs de la Guerre Froide. Il retire la France de l’OTAN en privilégiant les rapports franco-allemands. La France montre ses performances technologiques avec la fabrication du Concorde, l’avion supersonique.

Prospérité économique et évolutions sociales

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale tout est à reconstruire. On assiste à des constructions en masse de dédommagement des biens perdus. Certaines villes comme le Havre ont été complétement repensées et rénovées. Des entreprises sont nationalisées, soit en raison de leur secteur d’activités pouvant profiter à la relance du pays ou en raison de leur éventuelle collaboration : c’est le cas de Renault. La période de forte croissance en France pendant l’après-guerre est appelée Les Trente Glorieuses. Avec 0,6% de PIB de plus que la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la France se glisse devant le produit intérieur brut des États-Unis et du Royaume-Uni entre 1945 et 1975. Avec la croissance du PIB, on assiste à une hausse du niveau de vie. Les Français achètent des réfrigérateurs, des télévisions, des lave-linges et des voitures. Le développement de masse de la société de consommation est aussi lié au Baby-Boom, avec une ampleur non égalée ailleurs qu’en France. L’espérance de vie progresse aussi grâce aux progrès de la médecine et à un meilleur accès aux soins. Cette période est majoritairement marquée par la création d’un véritable État Providence. Les lois du Front Populaire de 1936 sont consolidées. La Sécurité Sociale, garantissant l’accès aux soins et une meilleure couverture santé à tous, est créée en 1945. L’augmentation drastique du niveau de vie n’améliore pas la condition des ouvriers, se qualifiant « d’oubliés ». Leur mécontentement fait presque perdre la majorité présidentielle de Georges Pompidou à l’Assemblée Nationale en 1962. En 1968, cette révolte prend place chez les étudiants suivis par une grève générale des syndicats. On assiste à une montée fulgurante de François Mitterrand soutenu par une large majorité de gauche. Georges Pompidou succède en 1969 à Charles de Gaulle en conservant les valeurs gaulliennes et en prônant l’indépendance nationale. Les tensions sociales seront exacerbées avec le crack pétrolier de 1973.



Crises économiques, maintien d’une puissance entre deux blocs (1973-1992)


Impacts économiques

Face à la crise sans précédent du premier choc pétrolier de 1973, l’instabilité de l’économie française est démontrée. Les gouvernements successifs ont tenté de lutter à la fois contre le chômage et l'inflation. Ils ont mis en place des politiques d'adaptation à la mondialisation et les obstacles liés à la construction européenne n’ont fait qu’augmenter. Le taux de chômage pratiquement nul a fortement progressé dans les années 1960 pour atteindre 8,7% en 1985. Ce choc pétrolier marque la fin des Trente Glorieuses. En effet, la facture d’énergie en France passe de 15 à 152 milliards de Francs entre 1973 et 1984. En 1974, tous les pays capitalistes connaissent une forte récession : la stagflation. La stagflation est le mélange inhabituel de l'inflation et de la stagnation de la production. Entre 1981 et 1982, on assiste à une série de nationalisations (Thomson, le Crédit Lyonnais, Saint-Gobain…). La France subit une conjecture, un mécontentement social progressif et une pression quasiment constante dans un nouveau monde bipolaire dont la France compte se défaire.


Volonté d’indépendance

La stabilité de la France a été fondamentalement maintenue. La force nucléaire a été pérennisée et modernisée. La chute de l'Union Soviétique en 1991 et les tensions internationales ont remis en question la politique d'indépendance nationale proposée par De Gaulle. Les pro-américains ne voulaient pas que la France s’éloigne de ceux qui souhaitent s'imposer comme les gendarmes du monde. Trente ans après la démission du Général de Gaulle, la France n'a pas officiellement rétabli le commandement militaire global de l'OTAN. En 1974, Valéry Giscard d'Estaing inscrit la politique française, à l'égard des pays en développement, dans le dialogue Nord-Sud. Cette politique a été restaurée et défendue par François Mitterrand au sommet de Cancun en 1981. La diplomatie française tente de contribuer à un meilleur équilibre des relations entre pays développés et pays émergeants. En 1990, pendant le second mandat de François Mitterrand, la France accepte de participer à la guerre du Golfe sous le commandement des États-Unis.

Ce ralliement à la puissance américaine pourrait aller à l’encontre de la volonté émancipatrice initiée par de Gaulle.



Au sortir de la Guerre Froide : entre Union Européenne et déclin (1992-2020)


Union Européenne et scène internationale

Comme le dit le diplomate Michel Duclos, « La France souffre d’une relative solitude sur la scène internationale ». En 1992, elle a signé son adhésion à l’Union Européenne. Elle en est la deuxième puissance économique derrière l’Allemagne, à la pointe des nouvelles technologies et des secteurs d’avenir. Airbus à Toulouse, Ariane à Kourou… Elle est aussi initiatrice de projets, comme le plan de relance européen lié à la COVID. Ce soutien est modéré, comme on a pu le constater lors des tensions entre Paris et Istanbul en cette fin d’été. La France est un pays avec un taux de chômage élevé, avec une croissance relativement modérée et qui perd son influence en Afrique au profit des investisseurs chinois. Elle garde cependant la mainmise sur la zone de la Communauté Financière d’Afrique (CFA). Elle est membre de l’OTAN (à nouveau depuis 2009 sous la présidence de Nicolas Sarkozy) et de l’Organisation Mondiale de la Santé. Dotée d’une armée moderne, avec des technologies de pointe et de l’arme nucléaire, elle est une véritable puissance militaire. Elle possède un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies lui permettant de s’opposer à des décisions internationales importantes avec son droit de véto. La France a la capacité d’initier de vastes opérations militaires indépendamment des autres pays (comme au Mali ou encore au Tchad). La France est une puissance économique. Elle possède le 6ème PIB mondial. Son influence économique est considérable à l’étranger avec la possession de nombreuses grandes entreprises telles que L’Oréal, Chanel, Total ou encore LVMH. Faisant partie de l’Union Européenne, elle a accès à l’un des plus grands marchés du monde. Elle représente également la première destination touristique mondiale avec quasiment 90 millions de touristes en 2018. Elle possède également la deuxième zone économique exclusive mondiale grâce à ses nombreux territoires d’outre-mer. Sur la scène internationale la France est capable de fédérer, comme pour les accords de Paris de la COP21 (Conference of the parties) avec François Hollande, lorsque plus d’une cinquantaine de chefs d’États est venu défiler à Paris pour rendre hommage aux victimes des attentats de 2015, ou pour les obsèques de Jacques Chirac. Elle sait aussi s’opposer, comme elle a su le faire en 2003 face aux États-Unis contre la guerre en Irak.

Cette dimension des actions françaises démontre son rayonnement international.


Essor culturel et technologique

Culturellement, l’art de vivre à la française fait rayonner le pays à travers le monde. De plus, on peut compter plus de 275 millions de francophones dans le monde. La langue française est présente sur tous les continents et fédère l’Organisation Internationale de la Francophonie.


Les évènements organisés en France ont également un rayonnement international (Festival de Cannes, Tour de France, Roland Garros…). La culture française est également reconnue mondialement. Qui ne connait pas le Musée du Louvre, la Tour Eiffel, Victor Hugo ou encore l’Arc de Triomphe ? Qui n’a jamais entendu parler des Daft Punk ou encore d’Omar Sy ? L’image du luxe (Jean-Paul Gautier, Yves Saint-Laurent, Fashion Week) et de la gastronomie est également exportée à l’international. Certes l’image de la France est présente dans le monde entier mais pas à la même ampleur que les États-Unis. Les avancées technologiques sont reconnues à l’international, comme l’Institut Pasteur ou encore le Train à Grande Vitesse construit par Alstom. Les voitures Renault sont par exemple construites dans différents pays du monde, comme la Turquie. La France a donc une dimension internationale.


La France bénéficie d’un bon arsenal militaire lui permettant de diriger des opérations, le professionnalisme de son armée est reconnu à l’international. Son influence par des moyens coercitifs est aussi performante. De par ses évènements, sa présence sur tous les continents et sa culture, elle rayonne en exportant son image dans le monde entier.


Valéry Giscard d’Estaing déclarait en 2009 que la France était désormais « une grande puissance moyenne ». Il est vrai qu’elle n’a pas à rougir de sa position de 6ème puissance économique. Certes, la France n’est pas une superpuissance au même titre que les États-Unis ou la Chine, mais elle se place au niveau de l’Allemagne ou du Royaume-Uni et elle « n’a pas fini d’étonner le monde » (Jacques Chirac).


Source image : Business Insider

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