La place de la rhétorique en politique



La rhétorique vise à persuader un auditoire sur les sujets les plus divers, à l’aide de différents outils stylistiques, comme par exemple des figures de style. En politique, ces outils sont régulièrement utilisés, pour convaincre un électorat notamment.


L’histoire (loin d’être exhaustive) de la rhétorique en politique :


Les origines de la rhétorique

La rhétorique naît en Sicile, vers 465 avant J-C. Selon une légende, Hiéron, tyran de Syracuse, aurait interdit à ses sujets l'usage de la parole.


Pour les défendre, Corax, disciple du philosophe Empédocle, publie un art oratoire (technè rhétorikè), recueil de préceptes pratiques à l'usage des justiciables désirant récupérer les terres qui leur avaient été subtilisées.


Il enseignera, en compagnie de son élève Tisias, la rhétorique, à partir de 460. On prend alors conscience que le langage n'est pas seulement une "langue", mais c’est également un "discours".


L’avènement des Sophistes

Dans la société athénienne du Vème siècle avant J-C, deux enseignements s’affrontent.

D’un côté, l’enseignement traditionnel réservé aux jeunes hommes de bonnes familles : ils sont remis à un sage, qu’ils suivent pendant des années, poursuivant une quête de vérité et de sagesse. A titre d’exemple, Platon a fréquenté Socrate pendant plus de huit ans ; Aristote, élève de Platon, a suivi son maître pendant vingt ans. C’est donc un long et lent périple.


En parallèle de cette vision traditionnelle de l’enseignement, on voit émerger une vision plus «moderne», ayant pour but, non l’enseignement de la sagesse, mais plutôt celle d’une apparence de sagesse et de connaissance.


En effet, cet apprentissage (assuré par ceux que l’on nommera Sophistes) ne se concentre non pas sur le fond, mais sur la forme, et propose, à ceux qui en possèdent les moyens, de devenir les maîtres de la rhétorique en seulement quelques semaines. En plus du fait que cet enseignement soit extrêmement plus bref que l’enseignement traditionnel, il est important de mettre en exergue l’attrait de la politique pour les jeunes citoyens de l’époque, domaine le plus accessible pour pouvoir acquérir un certain renom et une fortune, en peu de temps.


Or, la rhétorique y a une place capitale car, dans une démocratie, on ne peut se hisser au pouvoir que par sa force de persuasion. Selon l’helléniste française Jacqueline de Romilly : « Pour les Athéniens du Vème siècle avant J-C, être habile à parler ou savoir bien parler était un mérite essentiel à acquérir : l’individu, en ce temps-là, pouvait se faire entendre directement et toutes les grandes décisions résultaient de débats publics ; la parole était un moyen d’action privilégié. Rien d’étonnant donc à ce que cet art d’être orateur, cette rhétorique, ait été parmi les premiers buts revendiqués par l’enseignement des sophistes. »

Ainsi, l’art de la rhétorique devenant peu à peu une compétence cruciale à acquérir, de nombreux essais et ouvrages traiteront dudit sujet, et les bancs des Sophistes se rempliront de plus en plus, au grand regret de leur premier et plus grand rétracteur : Platon.


Les plus puissants sont Gorgias (capable, disait-il, de soutenir n’importe quelle thèse au moyen d’un style plein d’aisance), Hippias d’Elis (qui faisait montre de son immense savoir), et Protagoras (qui maîtrisait l’art de la controverse et de l’improvisation).


En conclusion, c’est probablement le philosophe Michel de Montaigne qui définissait le mieux les sophistes, avec cette petite formule restée dans l’histoire : « C’est un cordonnier qui sait vendre de gros souliers à de petits pieds. »


La rhétorique hors antiquité

Beaucoup plus tard, en 1790, le philosophe et parlementaire britannique Edmund Burke (1729-1797), s’inquiétait de la disparition des idéaux de l’Ancien Régime, et anticipait avec frayeur la nouvelle démocratie naissante.


Dans ses Réflexions sur la révolution de France, il remarquait que « le temps des chevaliers est révolu. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé ». Il souligne par là un point intéressant : à partir du moment où naît une démocratie, les spécialistes de la communication publique et les faiseurs d’image font leur apparition.


L’art de la rhétorique en politique est donc intimement lié avec la démocratie, et dans nos sociétés occidentales du XXIe siècle, il s’épanouit pleinement.


La rhétorique politique dans les mains de tous

Autrefois réservé à une poignée d’élite, le droit à la parole sur la place publique est désormais accessible à tous, et sur de nouvelles plateformes : les réseaux sociaux.


On peut donc dire que la rhétorique à but politique n’a jamais été aussi présente dans nos vies, entre discours d’homme politique, campagne présidentielle (reposant quasi-exclusivement sur la rhétorique du meneur, sa capacité à donner envie aux citoyens de voter pour lui), et appels à signer des pétitions, en particulier sur les réseaux sociaux.


Quelques outils utilisés en rhétorique :


L’argumentation ad hominem :

En un mot, cela signifie exposer la contradiction entre les propos et les agissements de l’adversaire (voire attaque personnelle) n’ayant rien à voir avec le débat (attaque ad personam), et ayant juste pour but de le discréditer.


Par exemple, le débat du 29 septembre 2020 entre Joe Biden et Donald Trump, loin d’une succession d’arguments logiques, s’est plutôt révélé être un débat houleux, contenant un florilège d’attaques ad hominem, voire ad personam, des deux côtés. « Tout le monde sait que c’est un menteur », a lancé l’ancien vice-président au sujet de son adversaire, le qualifiant de « clown », de « pire président » des Etats-Unis et lui intimant de « la fermer ». « Il n’y a rien d’intelligent en vous », a répliqué Donald Trump, accusant son adversaire d’être la marionnette de « la gauche radicale ».


Les arguments d’autorité :

Celui qui l’utilise invoque une autorité lors de l’argumentation, en accordant de la valeur à un propos en fonction de son origine, plutôt que de son contenu, pour l’affirmer sans avoir besoin d’une autre argumentation logique.


On peut distinguer trois types d’arguments d’autorité :

- argumentum ad verecundiam : « argument de respect »

- argumentum ad potentiam : « argument de pouvoir »

- Ipse dixit : « lui-même l’a dit »


Quelques exemples :

• « C’est le médecin qui me l’a dit » (argumentum ad verecundiam)

• « Selon l’État français lui-même, Paris est la capitale de la France » : La figure d'autorité est l’État français. (argumentum ad potentiam)

• « L'armement nucléaire est une nuisance, le prix Nobel Georges Charpak l'a affirmé haut et fort » : le prix Nobel de Georges Charpak confirme son autorité en physique, mais pas en politique ou en affaires militaires. (Ipse dixit)


Les sophismes :

Le terme « sophisme » est apparenté aux Sophistes de la Grèce Antique, ces « mercenaires de la persuasion », payés pour convaincre n’importe qui, sur n’importe quel sujet, qu’il soit avéré ou douteux. Un sophisme est un procédé rhétorique, une argumentation, à la logique fallacieuse. C'est un raisonnement qui porte en lui l'apparence de la rigueur, voire de l'évidence, mais qui n'est en réalité pas valide au sens de la logique, quand bien même sa conclusion serait pourtant « vraie ». En ce sens, on pourrait affirmer que l’argumentation ad hominem et les arguments d’autorité peuvent parfois se révéler être des sophismes.


La valse à quatre temps :

Provocation, requalification, victimisation et accaparement. Ces quatre termes définissent les quatre étapes de ce que l’on appelle en rhétorique la « valse à quatre temps »


De nombreux politiques utilisent cette stratégie argumentative de nos jours, et notamment ceux appartenant aux partis politiques d’extrême droite et gauche. Pour comprendre concrètement en quoi consiste chaque étape, prenons un exemple : le discours de notre ancien président, Nicolas Sarkozy.


Première étape : la provocation.

L’orateur va commencer son discours en brisant un tabou présent dans notre société. Monsieur Sarkozy choisit ainsi d’appeler les jeunes de banlieue, des « racailles ».


Mais pourquoi ? Ces mots sont sensibles et la riposte adverse sera sûrement dure. Le but est en fait de maximiser l’attention des médias et d’attirer un électorat dit: « d’antisystème ».


En effet, un public qui rejette la société telle qu’elle est organisée, rejette par la même occasion ses tabous. Nikola Sarkozy attire donc ici une grande partie de l’électorat d’extrême droite.


Deuxième étape : la requalification.

Le but est de supprimer les effets négatifs de la provocation, tout en gardant ses avantages. Plus précisément, la requalification consiste à renouveler ses propos avec des formules politiques correctes.


Notre ancien président ajoute ainsi qu’il parlait du « problème récurrent de délinquance d’une partie des populations jeunes dans une partie des banlieues », et non de l’entièreté de ces populations.


L’attaque adverse sur la provocation est donc empêchée, mais l’orateur garde le bénéfice politique : les électeurs qui n’adhéraient pas au terme utilisé précédemment adhèrent néanmoins au problème évoqué, à savoir le problème de la délinquance.


La requalification permet donc de pallier l’attaque adverse, tout en attirant de nouveaux d’électeurs.


Troisièmement : la victimisation.

Le politique va ici revenir sur les accusations qui ont suivi sa provocation, en les assimilant à sa requalification. Ainsi, lesdites accusions paraîtront infondées, et l’orateur pourra se placer en tant que victime, seul à voir les vrais problèmes que les autres ne veulent pas admettre.


Ainsi Nicolas Sarkozy répondait aux protestations face au mot « racaille », en accusant ses opposants d’être aveugles face au problème de la délinquance.


Enfin, quatrième étape : l’accaparement

Cette dernière étape consiste à proposer des mesures concernant un problème particulier, mais qui n’a encore jamais été abordé.


Monsieur Sarkozy avait ainsi le monopole face aux questions concernant l’immigration, intimement liées aux questions de l’insécurité, ce qui lui apportait un certain pouvoir.


Le pathos

Le pathos fait partie des 3 piliers de la rhétorique d’Aristote: le pathos, l’ethos et le logos.

Le pathos est associé à l’émotion. En effet, cette stratégie argumentative cherche à toucher la sensibilité du public, à faire naître son empathie.


Cette stratégie est très utilisée lorsque les arguments de l’orateur sont très controversés.


Par exemple, si un politique cherche à défendre l’interdiction de l’avortement, il accentuera le côté triste et tragique du bébé qui ne naîtra pas, afin toucher émotionnellement son public.


L’ethos

L’ethos peut être appliqué simultanément avec le pathos.


Ainsi, cette stratégie concerne celui qui parle, et non le discours en lui-même.


Le but est de donner une image de soi favorable, qui peut être transmise par la manière avec laquelle parle l’argumentateur, les mots qu’il emploie, sa façon d’être (langage corporel) ou encore sa réputation, son statut social, etc.


Un public qui adhère à un individu avant même que celui-ci ne présente ses arguments, sera plus apte à se montrer réceptif face à l’argumentateur.


Un exemple : L’appel du 18 juin 1940

Le 18 juin 1940, le Général de Gaulle lance un appel à la BBC, radio londonienne. Il lance un appel à la Résistance, un appel à tous les français, pour que ces derniers combattent et résistent face à l’invasion allemande.


Mais comment, avec la seule force de ses mots, ce général s’est-il imposé en leader de la Résistance, amenant force et espoir aux français envahis ?


Le général de Gaulle commence son discours en rappelant le contexte. Il insiste sur la situation dramatique que la France traverse : « Nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi ».


Il poursuit en rappelant la défaite des « chefs » du « gouvernement », et de « nos armées ». Mais il se place ainsi comme le sauveur, le leader qui va essuyer les défaites.


Dès le début du discours, il dispose donc d’un charisme remarquable, ce qui lui permet d’attirer l’attention de son auditoire (utilisation de l’ethos, voir stratégies argumentatives).


Le deuxième point important de son discours est la présence de nombreuses répétitions.


Le Général utilise un rythme ternaire, scandant son plan d’action: « Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale ». Cette citation n’est qu’un exemple, mais son discours se base essentiellement sur cette rhétorique de répétition, donnant ainsi une puissance nouvelle à chaque mot prononcé.


Enfin, la force du discours tient grâce à un message, unique et fort: « Parce qu'il n'est pas tolérable d'admettre que l'Allemagne a gagné la guerre, tous les français doivent résister, en se ralliant derrière moi. »


Il résume ainsi le message, qu’il veut faire passer de façon simple mais puissante, en rappelant que l’Allemagne n’a pas gagné, et que la Résistance doit s’organiser avec lui, se désignant comme leader.


Conclusion

La rhétorique est un art qui se pratique depuis de longues années, et qui se révèle être une véritable arme. En effet, grâce à de nombreuses stratégies argumentatives, un orateur entraîné peut facilement convaincre, voire séduire son auditoire.


Le milieu de la politique est donc riche de discours, prenant diverses formes (certains écrits, d’autres prononcés à la radio par exemple).


Source image : Coach Éloquence

Lisa R. et Noémie M.

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