Le Tigré à feu et à sang



Ethiopie, 1991. Le Front de libération des peuples du Tigré, appelé TPLF, renverse la dictature du gouvernement militaire provisoire. Vainqueur, le TPLF va alors dominer les structures sécuritaires et politiques pendant trente ans. Trente ans, jusqu’en 2018, où Abiy Ahmed sera élu Premier Ministre. Abiy Ahmed est le premier représentant des Omoro, l’ethnie majoritaire en Ethiopie, à être nommé à la tête du pays.


Le TPLF ne voit pas cette élection d’un bon œil, et depuis 2018, accuse Abiy Ahmed de marginaliser les minorités tigréennes. Lui, d’un autre côté, accuse le TPLF d’être responsable d’abus des droits humains, de corruption massive, mais aussi de miner son agenda de réforme.


2020. La situation se tend. Les leaders du TPLF affirment être injustement visés par des poursuites anticorruptions, écartés des postes à responsabilités, et enfin, rendus responsables de tous les maux du pays. La pandémie de Covid-19 aggrave encore la situation : en août, Addis-Abeba avait demandé le report des élections. Le TPLF les maintient dans la région du Tigré, estimant le report contraire à la Constitution et déclarant que le Premier Ministre n’était qu’un illégitime qui s’accrochait au pouvoir. Les leaders du TPLF refusent donc la prolongation des mandats régionaux et locaux. C’est ainsi qu’en dépit de la pandémie, le 9 septembre 2020, les bureaux de vote ont ouvert dans la région du Tigré pour 2,6 millions d’électeurs. Le TPLF a ainsi, sans surprise, gagné la totalité des sièges au Parlement régional, mais n’a toutefois pas fait sécession. Les élections ont été déclarées illégitimes par Addis-Abeba.


Le 4 novembre 2020, Abiy Ahmed accuse le TPLF d’être responsable de deux attaques meurtrières contre des bases de l’armée, dont la base de Makalele, la plus importante du pays depuis la guerre d’Erythrée. Le TPLF soutient alors que ses accusations sont inventées de toutes pièces. Abiy Ahmed lance alors une vaste opération militaire contre la région du Tigré. Le président de la région appelle l’Union africaine à la rescousse. Selon lui, cette opération n’est rien d’autre qu’une tentative d’invasion du Tigré. Le Parlement éthiopien réplique alors, accusant l’Etat du Tigré de vouloir faire sécession, et révoque du même coup, le parlement et le gouvernement régional. Les autorités tigréennes clament alors que le but de la manœuvre est d’installer un gouvernement fantoche pour contrôler la région. Le 8 novembre 2020, dans la foulée, Abiy Ahmed limoge le chef de l’armée, le général Adem Mohamed, sans donner de raison et le remplace alors par le général Berhanu Jola.


Ce tout nouveau chef de l’armée déclare alors que l’armée éthiopienne a pris quatre villages à l’ouest du Tigré, où il semble que se déroulent les combats. Une autre figure de l’armée, le général Mohamed Tehema affirme à la télévision que l’armée bombarde uniquement des lieux choisis, sous-entendus des endroits où se cacherait du matériel militaire, notamment, et pas de simples villages civils comme le dit le TPLF. Les sources militaires font alors état de 500 morts du côté tigréen pour quelques centaines dans l’armée fédérale.


Le danger de ce conflit, c’est qu’il ranime en plus de vieilles querelles ethniques, datant de 1991, lorsque le TPLF avait renversé la dictature militaire. Les Amhara, par exemple, ont commencé à ressortir leurs fusils, trente ans après les faits. Ils accusent le TPLF d’avoir à l’époque annexé certains de leur territoire.


L’ethnie Amhara est la deuxième du pays après les Omoro. Les Tigréens, eux, ne représentent que 6% de la population. L’Ethiopie est une mosaïque de peuples : elle compte plus de 80 groupes ethniques différents. Ici, on évoque les Omoro, les Tigréens, et les Amhara, mais il y a aussi les Sidamo, les Ari, les Shanhella, les Afar, les Gurage… Ajoutez à tout cela le fait que l’Ethiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique avec ses 100 millions d’habitants, et on comprend mieux pourquoi l’Union africaine s’inquiète autant. Si le conflit éclate avec une autre ethnie, comme les Amhara, ce sera difficile de le circonscrire à une région. Le conflit risque de s’étendre, non seulement dans le pays, mais aussi aux pays voisins… L’Erythrée, pour n’en citer qu’un, est frontalière de la région du Tigré, et le pouvoir d’Asmara est l’ennemi juré du TPLF.


A moins que ça ne soit déjà fait ? De nombreux témoins affirment avoir vu des soldats érythréens pendre part au conflit. Addis Abeba nie l’implication de l’armée érythréennes pour l’instant, ainsi que celle de l’armée somalienne, pour l’instant.


Par ailleurs, dans la région du Tigré se trouvent quatre camps de réfugiés érythréens, la plupart fuyant la dictature et le service militaire contraignant. Deux de ces camps, Hitsats et Shimelba se sont retrouvés au milieu du conflit, coupés de toute aide humanitaire, et ne sont accessibles ni pour le Haut-commissariat de l’ONU aux réfugiés et pour l’ARRA, l’agence éthiopienne qui s’en occupe. Selon l’ONU, il existe un risque fort d’enlèvements et d’assassinats ciblés par les soldats érythréens, qui seraient donc bien impliqués dans le conflit. Finalement, il y a quelque jours, des centaines de réfugiés de Hitsats ont réussi à rejoindre le camp de Mai Ainsi et témoignent d’une horreur sans nom. Des miliciens pro-TPLF, furieux d’avoir été défaits par des Erythréens, auraient un beau matin tué neuf jeunes devant une église du camp. Ces miliciens auraient aussi stationné devant le camp, empêchant les réfugiés d’aller chercher à manger, et tuant ceux qui s’y risquaient. Enfin, des soldats érythréens auraient enlevé des réfugiés par dizaines, destination inconnue. Mais la plupart de ces réfugiés fuyaient déjà ou le pouvoir d’Asmara, ou le service militaire…


Les réfugiés affirment que les forces érythréennes ont pris le contrôle des camps dès le début du mois de janvier, et ils auraient alors forcé ceux qui y résidaient encore à l’évacuer. C’est ainsi qu’environ 3000 réfugiés de Hitsats et de Shimelba ont rejoint les deux camps du sud du Tigré à pied, sans eau, ni nourriture. Au camp de Mai Ainsi, ils expliquent manquer de place pour dormir et d’eau potable, mais surtout, ils craignent pour leur sécurité, malgré la présence de l’armée fédérale, avec toutes les milices pro-TPLF autour des camps. Les photographies satellites des camps font bien état d’importantes destructions matérielles dans les camps, mais pour l’instant, impossible d’aller vérifier sur place.


Le 27 janvier, le président américain Joe Biden a demandé le retrait des troupes érythréennes au Tigré, mais le gouvernement éthiopien continue à réfuter leur présence. Fin novembre, le Abiy Ahmed avait promis de mettre fin au conflit. Mais certains dirigeants du TPLF ont promis de continuer la lutte.


Depuis novembre, la région du Tigré est à feux et à sang. Les réfugiés érythréens témoignent de nombreux crimes de guerre. Des réfugiés qui fuyaient déjà une dictature. Et pourtant, ce conflit n’est toujours pas médiatisé. Pour l’instant, pas d’élan de solidarité internationale envers eux. A part l’Union africaine, aucun pays n’a réagi, sauf les Etats-Unis il y a trois semaines. Espérons donc que Joe Biden n’a fait que lancer le mouvement.


L’Ethiopie était un pays en paix, où les différents ethnies cohabitaient de façon pacifique. Il a suffi d’un rien pour déclencher la guerre. Peut-être que le TPLF a craqué une allumette dans une poudrière, peut-être qu’au fond, cela couvait depuis longtemps. Mais rappelons-nous d’une chose : il suffit toujours d’un rien pour que tout ce que l’on croit acquis vole en éclat.


Source image : Le Temps

Louise G.

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