Reportage exclusif - Une semaine au Sénat



Mercredi 24 juin : Avant-goût

Le stage commence dans une semaine. Chamboulées par le covid-19, les procédures administratives n’ont pas pu se faire et je dois courir entre mon lycée et le Sénat pour livrer les documents en temps et en heure. J’arrive au 15 ter de la rue Vaugirard pile à l’heure, en sueur avec des documents froissés. Isabelle Christon, ma tutrice, arrive et improvise une visite du Sénat qui durera… plus de deux heures.

Je passe à l’accueil où la dame de la réception des personnes étrangères au Sénat me signe un laisser-passer d’une semaine. Dès le hall d’entrée, on retrouve cette ambiance si particulière et représentative du Palais du Luxembourg. Les hommes en costumes impeccablement coupés qui marchent d’un pas rapide contrastent avec les membres du personnel en bleu de travail, jamais avares en explications historiques. En jean et baskets, je ne me sens pas très à l’aise mais remercie tout de même le hasard qui m’aura fait mettre la seule chemise de ma garde-robe le matin. Nous arrivons dans la cour.

Les imposantes voitures de service attendent sur le bas-côté au cas où la réunion de tel ou tel ministre se terminerait plus tôt que prévu. Sur la droite, des panneaux indiquent le bureau de Gérard Larcher, Président du Sénat. Après quelques minutes, nous repartons déjà et je me retrouve en face de l’escalier d’honneur. Il est immense et au pied de l’ouvrage un sentiment de petitesse me saisit. La moquette rouge qui le recouvre atténue les pas et malgré l’immensité de la pièce, on retrouve cette ambiance feutrée.

Nous gravissons les marches et entrons dans la salle des conférences. N’étant pas forcément amateur de ces bâtiments surchargés de décorations, sa beauté ne m’éblouit pas mais fon ne peut pas rester insensible face à cette salle dont chaque mur, chaque fresque et chaque objet ramène à une période de l’histoire française. Pendant que j’observe le plafond, une délégation passe en coup de vent. Je baisse la tête juste à temps pour apercevoir Marc Fesneau, le Ministre des relations avec le parlement. Nous passons devant l’hémicycle et jetons un regard à travers le hublot des portes d’accès à la salle où débattent les sénateurs. Je suis sidéré par le débit de parole des orateurs, et Isabelle m’explique qu’étant soumis à un temps de parole limité, les intervenants doivent se dépêcher pour exposer à l’assemblée tout ce qu’ils avaient prévu ! Dans chaque pièce, des postes de télévision retransmettent le débat en cours dans l’hémicycle de manière à ce que les sénateurs puissent, quoi qu’ils fassent, être au courant de ce qu’il s’y passe.

Nous redescendons et passons par la bibliothèque. Avec les boiseries et les échelles c’est l’image d’Épinal d’une bibliothèque ancienne et noble. L’atmosphère y est studieuse et les personnes désireuses de lire la presse peuvent y trouver n’importe quel quotidien. Une immense fenêtre offre une vue imprenable sur le jardin du Luxembourg qui, est administré par le Sénat. Nous prenons l’ascenseur dont le sol est pavé de dalles de marbre blanc, accédons au rez-de-chaussée et nous obliquons sur la droite. Les bureaux des vice-présidents du Sénat se situent dans cette partie du Sénat.

D’apparence toute aussi luxueuse, les couloirs de cette section du palais ne sont toutefois pas décorés du rouge pompeux qui orne la salle des conférences ou l’escalier d’honneur. Ici, le blanc cassé et les dorures envahissent les murs et la moquette. Témoin d’une autre époque, le parquet grince à chaque pas. Nous passons à travers une longue série de couloirs et prenons un ascenseur moins luxueux que ceux qui encadrent l’hémicycle. Ma tutrice m’explique que nous nous dirigeons vers les bureaux des groupes politiques. Arrivé en haut, le luxe est moins visible et le décor se rapproche plus d’un bureau normal. Nous ne restons pas longtemps pour ne pas déranger les personnes qui travaillent mais j’ai le temps de prendre une photo par la lucarne et la canopée des arbres du Luxembourg s’apparente à une véritable forêt. Je referme vite la fenêtre car le vent qui souffle à cette hauteur aurait tôt fait d’emporter les papiers. La visite touche à sa fin et nous redescendons et passons par la cour d’honneur. Elle est encombrée par des bâtiments provisoires qui remplacent ceux actuellement en travaux et il est hélas impossible de l’admirer dans son entièreté. A lundi !

Lundi 29 juin : Premier jour de stage

Pour des raisons sanitaires, une petite partie de mon stage se déroule en télétravail. Comme les stages d’observation sont par définition un moyen de découvrir l’univers professionnel je n’ai rien de particulier à faire. Je m’arrange donc pour découvrir une autre facette de la vie du Sénat, la vie administrative. La Haute Fonctionnaire que je rencontre, Bénédicte Rougé, est Administratrice au Sénat. Elle m’offre un exposé sur l’ensemble du Sénat, insistant notamment sur la dimension administrative. J’ai même le temps de lui poser quelques questions sur son métier.

Les administrateurs

Le concours est considéré comme le plus dur après celui de de l’ENA. 5 personnes sur 350 sont sélectionnées et vont à l’Assemblée Nationale ou au Sénat en fonction de l’année du concours. La quasi-totalité d’entre eux ont fait Sciences Po et ont suivi deux voire trois cursus. Dans un souci de  neutralité totale, ils ont pour mission d’aider les sénateurs dans l’exercice de leurs mandats. Ils apportent des compétences techniques, et effectuent des travaux de recherche et de rédaction, principalement dans les domaines juridiques et économiques. Certains gèrent aussi des équipes. La plupart des administrateurs sont affectés aux commissions et aux délégations. 

Mardi 30 juin : Premier jour dans le palais

Aujourd’hui je vais rencontrer l’autre stagiaire de Julien Bargeton, le sénateur qui m’accueille. Rémi, Gaspard ; Gaspard, Rémi. Les présentations sont faites. Isabelle, la collaboratrice du sénateur nous laisse car elle doit assister à la réunion hebdomadaire du groupe. Rémi entre en première année Sciences Po, son stage dure trois semaines et il a en charge quelques dossiers concrets, notamment une revue de presse. Il doit donc éplucher les journaux et sélectionner les articles qui pourraient intéresser le sénateur. Nous échangeons sur nos stages respectifs, puis vient l’heure du déjeuner. Oubliez votre définition personnelle du self à la cantine : quoique je ne me plaigne pas particulièrement de la cantine de mon lycée, il faut avouer que celle du Sénat surclasse n’importe qu’elle cantine scolaire. Des cuisiniers sont à votre disposition pour choisir la cuisson de votre grillade et la carte des desserts ferait saliver n’importe qui. Afin de ne pas passer pour le stagiaire venu uniquement pour le menu du self, je prends du poisson. Nous déjeunons en compagnie du collaborateur parlementaire d’Alain Richard, ancien Ministre de la défense. Nous l’accompagnons ensuite jusqu’à son bureau. La petite pièce se situe au rez-de chaussée, non loin de la salle du livre d’or et donne sur un petit jardin où l’herbe bien drue invite à la sieste. Alain Richard étant par ailleurs un membre investi au sein de l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques), Rémi et moi nous voyons remettre un nombre considérable de livres de géopolitique qui prenaient la poussière sur les étagères surchargées. Les bureaux de « mon » sénateur se trouvant à l’extérieur du palais du Sénat, Isabelle, Rémi et moi nous installons dans des fauteuils au milieu d’un couloir pour nous mettre au travail. Soigner ses relations et son réseau constitue l’une des nombreuses facettes du métier de sénateur. C’est pourquoi nous étions chargés d’envoyer de nombreuses lettres proposant des entretiens et des déjeuners à des personnalités du secteur public ou privé. Les studios de la chaîne de télévision du Sénat se trouvaient juste à côté. Les portes sont mal fermées et nous entendons les invités du jour débattant sur un vote récent du Sénat.  Cependant, l’heure tourne et ma première « vraie » journée de stagiaire s’achève. Les pieds meurtris dans mes chaussures de ville, je regagne mon domicile en passant par les allées du Sénat.

Mercredi 1er juillet

Nous avons tenté d’obtenir une dérogation, mais situation sanitaire oblige, nous n’étions pas autorisés à assister aux questions d’actualités au gouvernement. Hélas !

Les questions d’actualité au Gouvernement (Q.A.G.)

Le Sénat a trois missions principales qui sont la représentation des collectivités, le vote de la Loi et enfin, le contrôle du gouvernement. Ce contrôle s’effectue par le biais de débats, d’auditions, de tables rondes et des questions d’actualités au gouvernement. Les sénateurs questionnent ce dernier sur des décisions récentes ou sur des lignes politiques. Les ministres concernés sont convoqués afin de répondre aux sénateurs.

Je passe la matinée à me documenter sur le fonctionnement du Sénat et sur les récents votes parlementaires. L’après-midi, je décide de suivre les questions d’actualité au gouvernement sur la chaîne Public Sénat. Même si les questions ne portaient pas sur des sujets susceptibles de diviser les partis, il était tout de même frappant de voir la différence de ton entre les sénateurs des différentes couleurs politiques. Tandis qu’un sénateur LREM affirmait son soutien aux dernières décisions gouvernementales, le sénateur Pierre Laurent, du groupe communiste-écologiste, s’insurgeaient pour un sujet mineur concernant la défense nationale. Au bout d’une heure et demi à lutter pour rester concentré sur des sujets assez techniques, je renonce et ma journée de stage s’achève.

Jeudi 2 juillet

Ce matin, Rémi et moi avons la chance d’être reçu par Emmanuel Triboulet, directeur de l’accueil et de la sécurité, ainsi que par Hervé Monange, directeur de l’accueil. Ils nous expliquent la nature de leur activité, qui consiste la plupart du temps à gérer des équipes de fonctionnaires. Nous passons à l’accueil des journalistes. C’est jour de conférence, ils sont nombreux. En effet, le président Larcher doit présenter les 50 mesures pour la décentralisation, un sujet phare au sein du Sénat. Pour rentrer, les journalistes doivent évidemment présenter leur carte de presse mais aussi s’être inscrit pour pouvoir suivre la conférence. Enfin, et comme n’importe quel entrant au Sénat, ils doivent passer par un portique de sécurité. Nous nous dirigeons ensuite dans la partie Ouest du palais, où le président dispose d’un bureau et d’un appartement. Dans la cour, nous obliquons vers la droite et prenons un escalier immense et de teinte blanche et or. Nous traversons une pièce qui pourrait avoir sa place à Versailles tant les moulures au plafond, les teintures et les cheminées évoquent le faste de la monarchie sous Louis XIV. On nous distribue un document d’une centaine de pages résumant les mesures pour la décentralisation proposées par le Sénat. Découragé rien qu’à la lecture des quelques premières lignes, je m’intéresse plutôt à l’atmosphère de la pièce.  

Tandis que Gérard Larcher et les présidents des commissions venus défendre le projet entament des discours d’une vingtaine de minutes chacun, les techniciens vidéos et audios, habitués à ce genre de spectacle se désintéressent rapidement des échanges, et bientôt un bruissement de voix étouffées s’élève. Il est vrai que le sujet est technique et mis à part les journalistes, plus personne ne prête réellement attention à ce qui se passe. Je finis moi-même par me lever et contempler la cour par la fenêtre. Nous partons au bout d’une heure et nous allons déjeuner en compagnie d’Hervé Monange, qui se propose ensuite de s’improviser guide pour nous offrir une visite approfondie du Sénat dans l’après-midi.

Véritable ville, le Sénat regroupe 348 sénateurs, 1200 fonctionnaires dont 100 administrateurs. Ils ont à leur disposition un restaurant, un self, plusieurs cafétarias, un salon de coiffure…

Après le déjeuner, nous partons donc pour une déambulation de plusieurs heures dans les couloirs et recoins du Palais.  Nous passons tout d’abord par le rez-de chaussée où nous nous étions installés le mardi. Nous entrons dans les salles qui accueillent les réunions des commissions et les débats. Ultra-modernes, ces salles gigantesques contrastent avec la classicité du palais en général. Des micros permettent à chaque participant de prendre la parole tout en restant confortablement installé sur les banquettes de cuir. Nous passons ensuite dans l’aile Est du palais où nous visitons le bureau du président de la commission des finances.

Les commissions

Il y a 7 commissions au Sénat :

· La commission des affaires économiques

· La commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées

· La commission des affaires sociales

· La commission de l’aménagement du territoire et du développement durable

· La commission de la culture, de l’éducation et de la communication

· La commission des finances

· La commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d’administration générale


Ces commissions regroupent des députés de tous les partis qui sont choisis par leurs partis à la fois pour leurs compétences mais aussi parce qu’il faut respecter le poids des partis au sein des commissions (si le parti républicain rassemble 53% des sénateurs, on essayera de faire respecter cette proportion au sein des commissions). Les commissions parlementaires sont des lieux d’études des projets de loi et de contrôle du gouvernement. Elles font donc venir des spécialistes et organisent des auditions.


Nous entrons ensuite dans l’annexe de la bibliothèque. Le palais est magnifique dans son ensemble, mais je crois que c’est cette pièce qui me marquera le plus durant cette semaine. Très longue, de grandes fenêtres l’encadrent dans la longueur, assurant une luminosité forte mais douce. Toute en boiseries, la salle nous ramène directement dans les bibliothèques des universités du XIXème siècle. De grandes échelles permettent d’accéder aux ouvrages qui occupent les rayons les plus hauts. Une sorte de chemin de ronde permet de faire le tour des rayons en hauteur tandis que les barrières de métal ciselé préviennent les chutes des lecteurs distraits. Dans les rayons les plus bas, de grands livres à la couverture en cuir regroupent toutes les éditions du Figaro et du Monde, année par année. Cherchant des ouvrages que je connaîtrais, on m’explique que ce sont surtout des livres et des études très spécialisés qui sont conservés, les ouvrages les plus précieux étant conservés dans un sous-sol. Nous sortons et montons dans les étages supérieurs. Après avoir vu les salles de réunions des partis, nous montons dans les combles du palais. Ici, plus de moquettes et d’atmosphère feutrée. Les murs sont effrités, des câbles électriques courent sur tous les murs et les toiles d’araignées s’accrochent aux visages. Les escaliers se font de plus en plus branlants à mesure que nous montons. Enfin, nous arrivons tout en haut et une étrange coupole de verre éclairée par des projecteurs se présente sous nos yeux. Hervé m’explique que l’hémicycle est en fait éclairé via cette coupole qui reproduit, tout en l’accentuant, la lumière naturelle. Après quelques heures de déambulation, qu’il serait trop long de restituer en entier, Hervé doit nous laisser et nous retrouvons Isabelle, accompagnée des lettres à rédiger du jour. Nous nous installons cette fois dans la bibliothèque et après avoir fini de rédiger les invitations d’usage, la journée s’achève.

Vendredi 3 juillet : Dernier jour de stage

J’ai reçu quelques documents à lire et il me reste des lettres à rédiger. Cependant, ce n’est pas ce qui accapare le plus mon attention aujourd’hui. Je dois en effet interviewer Julien Bargeton, le sénateur qui m’a accueilli. J’avais déjà préparé en amont les questions que je comptais poser mais après une semaine passée au Sénat, elles ne me paraissaient finalement plut très pertinentes. Je passe donc une demi-heure à en préparer de nouvelles. Je commence à appréhender les quelques minutes qui précèdent l’appel sur zoom mais tout se passe finalement très bien. L’interview finie (qu’il vous est possible de retrouver sur le site), je m’attelle directement à la rédaction et je découvre par la même occasion que la transcription à l’écrit d’une interview orale peut s’avérer fastidieuse. La soirée avance et je n’ai toujours par terminé, qu’importe, je terminerai demain. Je ferme mon ordinateur.


Cette fois c’est sûr c’est bel et bien terminé. J’aurai passé une super semaine, incroyablement enrichissante, avec des personnes incroyablement bienveillantes et intéressantes. Sans pour autant me prétendre incollable sur le sujet, j’aurai beaucoup appris cette semaine. Etant en plus conscient de la chance que j’ai d’avoir pu maintenir le stage, en dépit de la situation sanitaire, je savoure encore plus.


Au revoir et Merci pour tout !

Remerciements :

Merci à Julien Bargeton de m’avoir accepté en tant que stagiaire. Merci à Isabelle Christon pour m’avoir accompagné tout au long de ce stage qui s’annonçait pourtant si compromis. Merci à Bénédicte Rougé pour m’avoir expliqué tout le fonctionnement du Sénat et accordé du temps, que je sais pourtant précieux chez les administrateurs. Merci à Rémi, mon poto de stage sans qui j’aurais été perdu tout au long de la semaine, on formait un bon duo de stagiaires, paumés dans les couloirs. Merci à Emmanuel Triboulet pour m’avoir accueilli et introduit à cette conférence ce jeudi. Merci à Hervé Monange pour cette visite incroyable du sénat. Merci à Salim Bensmaïl sans qui ce stage n’aurait pas été possible. Merci à Stéphanie Samy pour m’avoir invité à venir passer un jour au Sénat. Enfin, merci à toutes les personnes avec qui j’ai pu échanger et discuter cette semaine.


Gaspard