Tensions entre l’Europe et la Turquie


Source image : Nilufer Demir


En 2015, l’Union Européenne a connu le pire afflux migratoire de son histoire. Cette crise a révélé des désaccords profonds au sein des pays de l’UE, faisant vaciller l’image de tolérance et d’accueil que celle-ci s’était construite, et créant de surcroît une crise politique autour d’une seule et même question « Doit-on accueillir tout le monde ? ».

 La question a tourné en rond pendant plusieurs mois.

Plusieurs mois durant lesquelles l’union a montré sa passivité et son incapacité à prendre des décisions. Un évènement vint néanmoins mettre fin à cette béatitude bureaucratique.

En effet, la découverte du corps d’un enfant Syrien, Aylan, âgé de 3 ans, échoué sur une plage, provoque un raz-de-marée médiatique qui ne manque pas de heurter la sensibilité de la communauté internationale. Communauté internationale qui fera pression sur l’Union Européenne dans le but de trouver des solutions à un problème jusque-là qualifiable de « régional » et qui prend soudainement une ampleur mondiale.

Ainsi, sous l’impulsion notable de pays tels que l’Allemagne, il fut proposé de mettre en place des « quotas » pour les pays d’accueil, proposition rejetée dans un premier temps. Ces quotas sont le nombre de migrant “acceptés” par pays, selon différents critères (PIB, Taux de chômage…). Dans la liste des solutions alternatives on peut toujours citer ce plan d’accueil basé sur un « volontariat » des pays et de personnes prêtent à héberger des migrants chez eux, ou encore ce projet de protection des frontières européennes (projet mené par Frontex par exemple, qui avait pour but de protéger les frontières de la Grèce en particulier)...

Malgré ces hésitations bureaucratiques conséquentes, un semblant de solution a été trouvé, et c’est aujourd’hui ce qui est à l’origine du clivage politique entre la Turquie et l’Europe.

Vous l’aurez donc compris, il sera ici question d’expliquer comment et pourquoi une nouvelle crise migratoire s’est déclarée, et surtout d’en exposer les enjeux qui nous concernent tous, directement ou non.


Que contient ce traité aujourd’hui remis en question ?

Tout d’abord, exposons les faits. 

Entre le 29 septembre 2015 et le 18 mars 2016 furent tenus différents sommets réunissant le Conseil Européen, sommets au nombre de trois qui aboutirent à l’écriture d’un traité censé faire figure d’autorité dans la gestion de ce qu’il convenait déjà d’appeler crise migratoire. Il prévoyait entre autres d’aider la Turquie à affronter économiquement des déboires provoqués par ces afflux incessants de migrants, tout en garantissant à l'Europe un « filtre » quant aux arrivés continuelles de ces nouveaux immigrés via l’emploi de leurs « détentions » derrière les frontières turques.

Citons les clauses majeures s’appliquant à la partie turque :

- Mise en place de contrôles terrestres et maritimes pour éviter la création de routes migratoires vers l’Europe.

 - Tous les nouveaux migrants en situation irrégulière qui partent de la Turquie pour gagner les îles grecques à partir du 20 mars 2016 seront renvoyés en Turquie. 

- Pour chaque Syrien renvoyé en Turquie au départ des îles grecques, un autre Syrien sera réinstallé de la Turquie vers l'UE en tenant compte des critères de vulnérabilité des Nations unies et du fait qu’il n’est pas tenté d’y aller illégalement auparavant.

 - Créations d’aides éducatives, de santé, d’alimentaires pour aider les réfugiés.

 - Ouverture du marché du travail aux réfugiés syriens. Et bien les réfugiés donc ceux qui ont fui la guerre, pas les Afghans, ou les Africains venant en Europe dans une perspective économique. 

A présent, exposons les conditions s’appliquant à l’Europe : 

- Un plan de 6 milliards d’euro pour la Turquie sur 2 ans, initialement prévu à 3 milliards. 

- Amélioration des conditions d’accès à un visa européens pour les turcs. 

- Création d’une union douanière entre l’Europe et la Turquie en Mer Égée.

Cet accord comprend aussi des mesures communes comme l’augmentation des opérations bilatéralement coordonnées contre les passeurs.

Sur le papier, cet accord apparaît donc comme réalisable, mais la réalité est toute autre.

Effectivement, dès la fin des pourparlers et de son édition finale, ledit accord a été immédiatement remis en cause. Son principal opposant ? Le droit international !

La problématique est toute simple : prenons l’exemple d’un migrant afghan qui parvient à se rendre en Europe malgré les étroites opérations de surveillance des frontières, mais qui se fait finalement arrêter dans un pays européen se trouvant être signataire du traité. Les autorités pensent alors l’envoyer en Turquie, cette « zone tampon » dont on ne sait si elle est réellement en Europe ou en Asie, simple bémol, le migrant a entre-temps fait une demande de droit d’asile, qui, pour rappel, permet de se placer sous la protection de son pays « d’accueil » si on estime que sa vie est menacée dans notre endroit d’origine. Ainsi une cour de justice internationale peut être saisie par le migrant s’il estime que ses droits migratoires sont bafoués. 

C’est donc sur cette confusion d’ordre juridictionnelle et judiciaire que repose la non-viabilité de l’accord, et ce, depuis sa naissance.

C’est par ailleurs, l’argument qu’a avancé la Turquie pour justifier son abandon de la bonne conduite du traité, autrement formulé, pour le rompre, littéralement.


On est donc en droit de se demander pourquoi Ankara, capitale de la Turquie, remet aujourd’hui l’accord en cause ? 

Introduisons, pour y répondre, différents éléments.

Le premier relève du plan de la politique dite « régionale », puisque celle-ci est actuellement secouée par différents événements tout aussi importants les uns que les autres, l’un de leurs aspects les plus frappants étant la fragilité qui s’est emparée depuis peu du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Fragilité qui repose essentiellement sur les attaques menées par Bachar-al-Assad en Syrie, dont le régime est, rappelons-le, ouvertement soutenu par la Russie. Ce faisant, Erdogan ne cesse de craindre la perte du contrôle de son propre parti, le PKK (Parti des Travailleurs Kurdes),et ce, simplement pour avoir fait preuve d’une faiblesse dans ses campagnes militaires, et avoir laissé ses compatriotes turcs douter de leur suprématie en Syrie du Nord.

C’est donc dans ce but qu’il compte faire appel à tout le soutien possible pour « reprendre » la partie du territoire syrien ayant été placé sous un contrôle autre que le sien et celui de son pays. Soutien qu’il entend définir comme apporté par les pays de l’Union Européenne, mais qu’il devra s’attribuer au prix de moyens de pressions controversés. Les migrants et le nationalisme, voilà le sombre dessein qu’il faut voir percer à travers ces implicites discutables.

Voilà comment la Turquie, « zone tampon » de la migration souhaite et désir ardemment forcer les européens aux peurs irrationnelles à se ranger à ses côtés. En menaçant dans un mouvement diplomatique sévère et désespéré de faire céder son barrage et de laisser les eaux noires et boueuses de la migration se déchaîner et inonder les blanches contrées européennes.

A cette vision caricaturale et hyperbolique de la situation s’ajoute des arguments avancés dans ce qu’il pourrait être possible de nommer comme une tentative vaine d’apporter de la matière à un argumentaire trop pauvre pour paraître crédible.

Ainsi la Turquie accuse ses voisins. Elle les accuse de vol, n’ayant pas réellement lu toutes les clauses de l’accord, n’ayant pas compris que l’entièreté des 6 milliards promis n’irait pas dans sa poche mais aussi dans celle d’ONG, ce qui, et il faut le dire, a été parfaitement exécuté. Elle demande un remboursement de l’ordre de 40 milliards d’euros, en imputant la faute aux migrants, bien évidemment.

Enfin, il est question d’un bombardement en Syrie qui aurait causé des morts chez leurs alliés turcs, bombardement que l’on reproche à l’Europe.  

Deux questions se profilent maintenant à l’horizon, horizon masqué par les potentielles conséquence auxquelles pourraient se livrer des accords à venir qui se montreraient infructueux. 

Céder ou ne pas céder ? 

Laisser la Turquie avancer des arguments fragiles, fragiliser le pouvoir de décision d’une union de pays effrayés à l’idée de devoir accueillir des milliers, voir des millions de réfugiés ?

Ou au contraire refuser toute négociations et réaffirmer la puissance d’un ensemble de nations unies pour faire face à ce genre de chantage, en plein possession de ses droits, ayant contribué à 100% quant à l’apport économique qui lui avait été demandé ?

On aurait pu évoquer le sujet de la Grèce, visiblement l’un des pays les plus « touchés » par les vagues migratoires et qui se targue d’être dans son bon droit quant au renvoi en Turquie de migrants ayant demandé le droit d’asile ; mais la question doit encore être débattue et il n’appartient à personne de tirer ici des conclusions d’un dilemme qui se ferait dans la hâte. On citera tout de même les services rendus par Frontex pour protéger les frontières grecques, ainsi que les 700 millions d’euros que la cheffe de l’exécutif européen a promis de consacrer à la défense des frontières européennes.


Mon opinion

Mon avis sur le sujet est mitigé.

D’un côté je pense que l’Europe doit se montrer forte et ne pas céder aux revendications d’Ankara car elle est bien plus forte que la Turquie. Mais, d’un autre côté, l’Europe a déjà montré par le passé qu’elle était incapable de gérer une crise migratoire sans l’aide de la Turquie.

De cette façon la solution la plus évidente serait pour moi, de temporiser en aidant la Grèce à contenir le flux de migrants sans pour autant les laisser entrer car le traité n’est pas officiellement levé. Parallèlement à cela, arrêter toutes les demandes de VISA venant de Turquie, tout en la sanctionnant économiquement et en s’assurant que celle-ci ne brisera pas totalement l’accord en acceptant d’en rédiger un nouveau par la suite.

Mais cette solution, et c’est pour cela que mon avis est mitigé, risquerait d’empêcher toute relation avec la Turquie et provoquerait donc une nouvelle crise migratoire, ce qui n’est évidemment pas souhaitable.

Source La Croix, Conseil de l'Union Européenne, Le Monde, Le Figaro

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